Par la voix du Président de la République, l’État français a admis le 29 octobre la responsabilité du régime de Vichy dans l’internement de Tsiganes entre 1940 et 1946. Une reconnaissance à la fois attendue de longue date et d’ores et déjà historique, tant le sujet du génocide tsigane demeure peu enseigné dans nos contrées.

 

UN PEU D’HISTOIRE : DE QUELLES PERSÉCUTIONS LES POPULATIONS TSIGANES ONT-ELLES ÉTÉ LES VICTIMES EN FRANCE ?

En France, l’internement des Tsiganes, apogée d’une véritable logique de ségrégation, a découlé d’une longue histoire faite de vexations et discriminations envers ces populations. L’historien Emmanuel Filhol, spécialiste des Tsiganes de France, a retracé la genèse des premières politiques raciales et sédentarisations forcées de nomades, sous l’égide notamment du Code noir de Colbert, au 17e siècle.

Par la suite, la Troisième République a obligé chaque nomade à posséder un carnet anthropométrique comprenant empreintes des doigts, photos de face et de profil et données anthropométriques. La loi du 6 juin 1912 obligeait ainsi chaque famille à faire viser ce carnet par la gendarmerie chaque fois qu’elle s’installait dans une commune.

Puis survinrent les arrestations, les déportations et les internements dans quelque 70 camps lors du premier conflit mondial. La Seconde Guerre mondiale allait ensuite systématiser la répression envers ces populations. Avant même le début de l’Occupation par l’Allemagne nazie, le président français Albert Lebrun signe un décret interdisant la circulation des nomades.

Si les Nazis ont contribué à la construction de nouveaux camps destinés à enfermer les populations nomades, d’autres espaces d’internement situés en zone libre (camp de Lannemezan, camp de Saliers) ont été érigés par le gouvernement français de Vichy. Au total, la France a compté plus d’une trentaine de camps, au sein desquels plus de 6.000 Tsiganes ont été internés.

Dans les camps, l’insalubrité règne, et les conditions de vie sont drastiques. Sur le plus grand de ces camps, celui de Montreuil-Bellay (Maine-et-Loire), où furent internés plus de 2.000 nomades entre 1941 et 1945 (une centaine d’entre eux trouvant la mort), l’instituteur Jacques Sigot témoigne de cette persécution des Tsiganes par les Nazis et les autorités de Vichy.

En 1945, c’est la Libération de la France, mais pas celle des Tsiganes de France. Ce n’est qu’au mois de juin 1946 que les derniers internés, ceux du camp des Alliers, sont relâchés. Depuis, les populations internées n’ont jamais été indemnisés. Il faut attendre 2011 pour que le Parlement européen reconnaisse et commémore le « génocide des Roms par les nazis ».

 

INTERNEMENT DES TSIGANES PENDANT LA SECONDE GUERRE MONDIALE : UNE RECONNAISSANCE TARDIVE MAIS BIENVENUE

C’est sur le site de l’ancien camp de Montreuil-Bellay que le Président de la République François Hollande a officiellement reconnu l’implication de l’État français dans les persécutions dont ont été victimes les populations tsiganes, 70 ans après leur libération : « La République reconnaît la souffrance des nomades qui ont été internés et admet que sa responsabilité est grande dans ce drame ». « Le jour est venu et il fallait que cette vérité soit dite », a ajouté M. Hollande.

Une vérité qui a pu éclore grâce au travail de longue haleine menée par des historiens et des militants associatifs. « On a eu beaucoup de difficultés à faire valoir cette commémoration oubliée, explique Eugène-Alain Daumas, président de l’Union Française des Associations Tsiganes. Il fallait tout le temps rappeler dans les discours que notre histoire était partie intégrante de l’histoire de France« .

L’inauguration d’un mémorial sur le site de Montreuil-Bellay, en présence de plusieurs survivants et descendants d’internés, a été fortement saluée. La reconnaissance, même tardive, est « quelque chose d’extraordinaire », estime l’instituteur Jacques Sigot. Pour sa part, le réalisateur Tony Gatlif, qui a tourné son film Liberté sur le camp de Montreuil-Bellay, se réjouit d’une reconnaissance « très importante pour le futur. Cela va faire entrer l’histoire des Tsiganes et de leur souffrance à l’école et dans les livres d’Histoire. Aujourd’hui on n’en dit rien ou presque. Tout juste deux phrases pour expliquer qu’il y avait des Tsiganes à Auschwitz ».

 

« GENS DU VOYAGE » : LA FIN D’UNE
DISCRIMINATION HISTORIQUE ?

La reconnaissance par la République française de la responsabilité du Régime de Vichy présage-t-elle de la fin d’une discrimination historique envers les « Gens du Voyage » et le début d’une nouvelle ère ? « Responsable de l’internement des nomades, la République doit se saisir aussi des discriminations actuelles, estime la plateforme La voix des Rroms. Il est impossible de réparer le mal qui a déjà été fait, mais il est temps d’éviter d’autres maux qui ont toujours cours« .

Dans une enquête publiée récemment, l’Union européenne dresse un constat alarmant : chômage, exclusion sociale, pauvreté, manque de ressources nutritionnelles, accès limité à l’eau potable, faible proportion de mineurs recevant une éducation primaire… Entre les lignes, l’UE reconnaît son échec dans la lutte contre les discriminations envers les Roms. « Ce rapport met en lumière une réalité inquiétante et inévitable : la plus grande minorité ethnique de l’UE continue d’être victime d’une discrimination intolérable et d’une inégalité d’accès aux services de base« , reconnaît Michael O’Flaherty, directeur de l’Agence européenne des droits fondamentaux.

A l’occasion de la cérémonie de Montreuil-Bellay, François Hollande est ainsi revenu sur le projet de loi Égalité et citoyenneté, porté par le député et président de la Commission nationale consultative des Gens du Voyage, Dominique Raimbourg. Ce dernier « a proposé l’abrogation de la loi de 1969″, qui avait supprimé les carnets anthropométriques issus de la loi de 1912 et les avait remplacé par des « livrets de circulation » que doivent détenir les « Gens du Voyage » sous peine d’amende, ainsi que l’obligation de rattachement à une commune – dans la limite maximale de 3% de « Gens du Voyage » parmi les habitants de la commune.

Jusqu’au 1er décembre, les « Gens du Voyage » étaient soumis à un régime d’exception. D’aucuns, à l’instar de Sandrine Renaire, présidente de l’association des Amis de la mémoire du camp tsigane de Montreuil-Bellay, parlent d’un « système de flicage » : « [Les nomades] ont le droit de se déplacer librement, du moment qu’ils respectent les lois en vigueur ». Désormais, le droit commun peut s’appliquer à tous. « La réalité des Gens du Voyage, c’est aussi qu’un certain nombre d’entre eux se sont sédentarisés, tout en souhaitant ou devant par nécessité garder une résidence mobile », explique la ministre du Logement, Emmanuelle Cosse, évoquant la « fin d’une discrimination historique ».

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