« Caricatural », « raciste », « xénophobe », « nauséabond », « beurk »… Sorti dans les salles obscures le 5 avril, le dernier long-métrage de Philippe de Chauveron a fait l’objet d’une critique médiatique quasi unanime et a déclenché la colère des associations de défense des populations Roms. En cause, un empilement de préjugés et de clichés renvoyant – et renforçant – une image particulièrement négative d’une communauté déjà stigmatisée.

UN FLOT DE CRITIQUES

Dans l’esprit de son réalisateur, À bras ouverts est conçu comme une comédie centrée sur les Roms et jouant sur les clichés pour mieux s’en moquer. Il faut dire que la recette avait bien fonctionné avec le précédent film de Philippe de Chauveron, Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ?, puisque plus de 12 millions de spectateurs s’étaient pressés dans les salles de cinéma. Pour rappel, le film se riait des mariages mixtes et – au passage – de nombreuses communautés d’origines et de confessions diverses.

Ici, Christian Clavier incarne un intellectuel de gauche qui, poussé dans ses retranchements par une figure d’extrême droite, lance une invitation :

« Si une famille de Roms est dans le besoin, elle est la bienvenue chez moi… 2, allée des Roses, à Marnes-la-Coquette. »

Jean-Étienne Fougerolle (Christian Clavier)

La suite ? C’est l’histoire d’une difficile cohabitation racontée sur le registre du « choc des cultures » (des « civilisations » ?). C’est une succession de clichés, un racisme distillé « à doses allopathiques », comme le déplore Le Monde.

Dès sa sortie, la critique médiatique n’a pas épargné le film. Celui-ci véhicule une « représentation abjecte de la communauté Rom », estime Slate.fr, ajoutant que « sous ses atouts de comédie populaire et enjouée, [il] est un objet dangereux qu’il convient de combattre ». Le Parisien s’est quant à lui ému de l’image détestable donnée d’une « communauté déjà largement stigmatisée ». La polémique a même franchi les frontières hexagonales puisqu’en Belgique, Le Soir évoque également « un film pas drôle, voire dangereux ».

Naturellement, de nombreuses associations sont montées au créneau. « Les acteurs campent des personnages abjects qui inspirent la haine et le dégoût : ils mangent des taupes, ils boivent du kérosène, ils vivent avec des poules et un cochon », explique Anina Ciuciu, porte-parole de la plateforme La Voix des Roms. Le film « nous présente comme des sauvages, estime Spartacus Ursu, jeune Rom dont l’histoire avait fait en 2012 l’objet du documentaire Spartacus et Cassandra. […] J’ai fait la manche de 7 à 17 ans et j’en avais honte, mais il fallait bien manger. On peut rire de tout, à condition de savoir de quoi on parle. Nous sommes déjà rejetés par la société. Il ne manquait plus pour nous détruire qu’un film qui nous présente comme des sauvages ».

 

RIRE AVEC LES ROMS OU AU DÉTRIMENT DES ROMS ?

Face à ce flot de critiques, la production du film a préparé sa défense. Rappelons au passage, comme le signale 20 minutes, que le titre initial – Sivouplééé – a été modifié, anticipant de facto la polémique. Pour le scénariste Guy Laurent, les Roms « sont les héros du film » et ont été « humanisés par rapport à la façon dont ils sont traités dans les médias ». L’acteur Christian Clavier vante quant à lui « une comédie drôle corrosive et bienveillante ». « On rit avec et pas contre ! », précise-t-il.

Pourtant, sous couvert de second degré ou de droit à la satire, le film – qui a cumulé quelque 400.000 entrées une semaine après sa sortie – vient renforcer l’image négative dont souffrent les Roms en France. Pour rappel, selon un rapport de la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme publié fin 2016, 67% des Français pensent que les Roms sont un groupe « à part », bien plus que les Musulmans (38%) ou les Noirs (12%), constituant ainsi la minorité la plus stigmatisée du pays.

À bras ouverts ne rit pas avec les Roms, mais se rit des Roms, toujours identifiés en tant que tels. « Je pense qu’un certain nombre de gens, mais pas beaucoup vont se satisfaire de voir tous leurs fantasmes se réaliser, s’émeut Etienne Liebig, travailleur social auprès des populations Tsiganes et « Grande Gueule » sur RMC. Le problème est qu’on a l’impression que chez les Roms, c’est héréditaire d’aller fouiller dans les poubelles, que c’est quelque chose d’inscrit en eux. Ce qui est gênant, c’est qu’on n’aurait pas pu le faire avec une autre minorité. Les Roms, c’est facile, il ne va pas y avoir de réactions trop violentes ».

Plus encore, c’est le timing qui interroge. Calée à trois semaines du premier tour de l’élection présidentielle, la distribution du film intervient à un moment où les tensions et les divisions dans la société française sont ravivées, comme en témoigne la montée des extrêmes. Calée à trois jours de la Journée internationale des Roms du 8 avril, elle fait fi du devoir de mémoire et des diverses célébrations de la culture d’une population qui a subi au cours de son histoire de nombreuses persécutions.

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